Accueil » Ville et environnement » Paysage urbain » Trame verte et bleue, une vision paysagère et écologique de l’aménagement du territoire.

Trame verte et bleue, une vision paysagère et écologique de l’aménagement du territoire.

Jérôme CHAMPRES   19-01-2010

Suite aux travaux du Grenelle de l’environnement, des projets de loi préparent la mise en place d’une trame verte et bleue nationale. Cette trame va devenir ainsi un outil d’aménagement du territoire. Cet outil pourra t-il enfin réconcilier la nature et l’urbain ?

La trame verte et bleue est la mise en réseau de l’ensemble des espaces verts, naturels et ruraux d’un territoire. Cet exercice ambitieux doit intégrer, au sein d’un même projet territorial, les espaces verts urbains, les zones rurales et naturelles, les zones humides et le réseau hydrographique à des fins de constituer une trame verte et bleue.

Une double origine

Corridors écologiques, infrastructures vertes, réseaux écologiques maillés, encore appelés trames vertes, le concept est flou pour le profane.

Lorsqu’on interroge l’écologue et l’architecte-paysagiste, leurs regards croisés nous aident à définir ce concept. Selon eux, une trame verte et bleue assure :

  • Une fonctionnalité écologique (le maintien d’un tissu vivant favorisant la reproduction, le repos, le nourriture, le déplacement des populations animales et végétales) pour l’écologue.
  • Une fonctionnalité spatiale et paysagère (l’organisation et le fonctionnement des espaces naturels et humains) pour l’architecte-paysagiste.

Ces deux fonctions sont complémentaires et elles constituent les fondements même du concept de trame verte et bleue.

Historiquement, la notion de trame verte prend naissance avec les travaux d’embellissement des grandes villes du 19ème (Paris, Londres, New-York) et les réflexions sur des systèmes de parcs à l’échelle urbaine.

A cette époque, inspiré par les travaux de l’architecte-paysagiste américain Frederick Law Olmsted (1822-1903), Jean-Claude Nicolas Forestier (1861-1930), dans son ouvrage « Grandes villes et système de parcs », propose un système de parcs hiérarchisés selon leur échelle et leur fonction : grande réserve et paysage, parc suburbain, parc urbain, petit parc et jardin de quartier, aire de récréation, jardin d’enfants, avenue promenade. Ses travaux trouvent leur aboutissement dans la mise en place d’un réseau d’espaces verts urbains qui améliore sensiblement le cadre de vie des habitants ainsi que le fonctionnement de la ville. Un avant-gardisme qu’illumine encore le monde contemporain.

La notion de réseau écologique maillé est plus récente, elle est issue des théories de l’écologie du paysage et des peuplements insulaires. Cette science étudie les interactions entre l’organisation spatiale du territoire et les processus écologiques, la fragmentation des réseaux écologiques. Fractionnés, plus ou moins isolés, les espaces naturels et ruraux perdent toute connectivité avec le territoire. Cet isolement déséquilibre le mode de vie de certaines espèces « clé de voûte [1] » : migration perturbée, aire de répartition altérée, raréfaction des échanges génétiques. Ainsi, la fragmentation fragilise les écosystèmes et entraîne la disparition de nombreuses espèces végétales et animales. Elle est donc responsable d’une érosion de la biodiversité.

Régression de la biodiversité

Une inquiétude agite depuis quelques années le monde scientifique, inquiétude largement reprise dans la presse généraliste : la biodiversité mondiale serait en péril. Les sites exceptionnels « points chauds mondiaux de la biodiversité » sont menacés, mais pas seulement. Les espaces métropolitains plus quotidiens sont confrontés au même problème : la nature « ordinaire » est en danger.

Les raisons majeures évoquées sont les suivantes :

  • La superficie globale des espaces naturels diminue. En effet, l’urbanisation diffuse du territoire national provoque une surconsommation de l’espace. Cet étalement urbain s’effectue le plus souvent au dépens des espaces naturels et ruraux. L’agriculture intensive a également transformé nos campagnes en réduisant au strict minimum les espaces naturels (haies, fossés, ripisylves [2]).
  • La fragmentation des espaces naturels devient systématique. Les infrastructures de transport quadrillent le territoire et traversent les espaces naturels. Découpés, parfois isolés par des barrières infranchissables, les échanges écologiques (qui comprennent les déplacements des populations animales et végétales) deviennent anecdotiques, voire impossibles. Localement, certains aménagements comme les passages pour la faune peuvent limiter ces conflits, sans pour autant réparer des espaces et des écosystèmes fragilisés.

Amenagement_des_berges_ du_Rhone_a_Lyon S’intégrant dans la trame verte et bleue de la ville de Lyon, le nouvel aménagement des berges du Rhône crée de nouvelles aménités au cœur de la ville.

Les avantages d’une trame verte et bleue

Une trame verte et bleue permet d’assurer le maintien, ou le rétablissement, de la fonctionnalité d’un réseau d’espaces naturels pour les végétaux, les animaux et les humains. Il s’agit donc d’un système d’espaces reliés entre eux d’où le terme « trame ». Celle-ci est plus ou moins lâche, plus ou moins naturelle, urbaine ou rurale et peu ou prou maintenue et gérée.

Les bénéfices directs ou indirects des trames vertes et bleues ne se limitent pas à l’écologie et à la biodiversité. D’autres « services rendus » à la collectivité sont de plus en plus reconnus :

  • des services économiques : augmentation de l’attractivité du territoire, création d’emplois liés à l’entretien et à la restauration des milieux ;
  • des services liés au cadre de vie : création d’aménités [3], patrimonialisation des lieux [4], création d’aménagements dédiés au déplacement en mode doux, zone calme en milieu urbain ;
  • des services de régulation des risques : lutte contre les inondations, rafraîchissement de l’atmosphère en été, réduction des pollutions.

Des recherches en cours tentent d’inventorier ces services rendus et d’estimer leurs plus-values qu’ils procurent gratuitement pour la société.

Dans le prolongement des berges du Rhône, le Parc de la Feyssine à Villeurbanne est un lieu d’observation libre de la nature. Ce parc naturel urbain réconcilie des usages urbains dans le respect d’une réelle naturalité.

Fabriquer une trame à différentes échelles

A l’échelle de la rue et du quartier, une trame est constituée de projets qui introduisent la nature en ville : les alignements d’arbres, les plantations le long des cours d’eau ou la conception de jardins de poches au cœur des quartiers de Lyon et de Saint-Étienne. D’autres projets ambitieux visent à abaisser les températures urbaines lors des canicules estivales, comme les expériences de toitures végétalisées sur les tours, menées par la ville de Chicago.

L’insertion de coulées vertes au cœur des quartiers, permet de tisser des liens harmonieux avec le territoire naturel et rural et de répondre aux enjeux et à la gestion du territoire. La ZAC des Portes de la Forêt à Bois-Guillaume (76) a ainsi innové dans la gestion alternative des eaux pluviales en 1994.

D’autres réalisations sont en cours, comme certains projets d’écoquartiers conçus et structurés à partir d’espaces boisés, de prairies naturelles, comme la ZAC du plateau des Capucins à Angers.

A l’échelle de la ville et du territoire, la trame est construite à partir de projets globaux : le développement d’un réseau de déplacements en modes doux, la mise en valeur et la réutilisation d’anciennes voies ferrées, la gestion différenciée des espaces verts et leur mise en réseau, la généralisation du traitement des eaux par épuration à l’aide du génie écologique.

Enfin, à l’échelle européenne, suite à la convention de Rio sur la diversité biologique, une stratégie européenne pour la biodiversité a été lancée en 1995 à Sofia. Elle propose de restaurer un réseau écologique paneuropéen et encourage la constitution de réseaux écologiques nationaux. En France, la trame verte et bleue s’inscrit dans cette dynamique.

Évolutions et pratiques

Récemment, des textes législatifs et règlementaires sont apparus notamment dans la prise en compte de l’environnement dans les documents d’urbanisme (SCoT et PLU).

Les travaux engagés par le Grenelle de l’environnement ont souligné l’urgence de la situation en matière de biodiversité. Les propositions de loi issues de ces réflexions proposent de freiner la perte de la biodiversité ordinaire par la réalisation d’un véritable réseau national de trames vertes et bleues.

« La trame verte est un outil d’aménagement du territoire, constituée de grands ensembles naturels et de corridors les reliant ou servant d’espaces tampons, reposant sur une cartographie à l’échelle 1:5000. Elle est complétée par une trame bleue formée des cours d’eau et masses d’eau et des bandes végétalisées généralisées le long de ces cours et masses d’eau. Elles permettent de créer une continuité territoriale, ce qui constitue une priorité absolue. … » [5]

Certaines régions pionnières ont anticipé les travaux du Grenelle de l’environnement en expérimentant des méthodes et des outils afin d’étudier et de cartographier les trames vertes.

A partir de ces expériences de terrain naîtront probablement les outils de demain.

Ici, les espaces naturels ne sont plus sanctuarisés. Au contraire, ils sont intégrés dans un projet territorial global. Pour cela, ces travaux explorent les possibilités de préserver les capacités d’évolution des espaces naturels qui est vitale au maintien de la biodiversité, dans nos villes et à leurs portes.

Les projets de trames vertes et bleues ont l’ambition de réconcilier la nature et la ville. Une symbiose qui est depuis longtemps recherchée. Un acte qui est utopique pour certains, responsable pour d’autres. Pourtant cet acte n’est-il pas indispensable ?

Jérôme CHAMPRES, Certu

Article paru dans la revue Techni-Cités n°170 daté du 23 mai 2009, pp. 21-23.

__

Bibliographie

  • Autran Stéphane, Infrastructures (Les) vertes à l’épreuve des plans d’urbanisme. L’agglomération lyonnaise, la construction d’une stratégie, Lyon, Certu, 2004, 319p.
  • Forestier Jean Claude Nicolas, Grandes villes et systèmes de parcs, Paris, Norma, rééd. du texte de 1908 présentée par B. Leclerc et S. Tarrago i Cid, 1997, 382p.
  • Schnitzler Annik, Génot Jean-Claude, Wintz Maurice, espaces protégés : de la gestion conservatoire vers la non-intervention, Paris, Le courrier de l’environnement de l’INRA n°56, décembre 2008.
  • Werquin Ann-Caroll, Des villes vertes et bleues, de nouvelles infrastructures à planifier, La Défense, PUCA, 2007, 152p.

[1] Espèces clé de voûte : leur seule disparition entraîne de profondes modifications de l’écosystème.

[2] Ripisylve : il s’agit de l’ensemble des boisements qui accompagne les cours d’eau.

[3] Aménités : elles font référence à l’agrément et à l’ensemble des sensations qui découlent de la fréquentation et des usages des espaces naturels : contemplation de paysages, baignades, randonnées, jardinage.

[4] Patrimonialisation : ce mot désigne l’acte de donner un sens et une valeur à un objet. Ici des habitants considèrent un paysage comme objet patrimonial.

[5] Extrait de l’engagement n°73 des travaux du Grenelle de l’environnement.







Recalculer la page