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Les espaces verts à l’épreuve des documents d'urbanisme : l'exemple de l'agglomération lyonnaise

Stéphane Autran et Emmanuel Boutefeu (Certu)   23-11-2009


Nous allons retracer le processus historique par lequel le Grand Lyon s’est doté d’un ensemble de parcs et jardins au regard des plans d’urbanisme qui se sont succédés depuis une cinquantaine d’années. À ce titre, l’ouvrage de Stéphane Autran intitulé « Les infrastructures vertes à l’épreuve des plans d’urbanisme, l’agglomération lyonnaise, la construction d’une stratégie » montre qu’il existe une remarquable continuité des principes de déclinaison des espaces verts, à la fois dans les discours et les expressions graphiques des documents de planification.

Grandes villes et systèmes de parcs : un écrit fondateur
La plupart des réflexions en matière d’urbanisme végétal puisent leur inspiration dans les écrits de la Société française des architectes et urbanistes (1911) dont Jean-Claude Nicolas Forestier (1861-1930) est un membre fondateur et une figure emblématique. Dans son livre « Grandes villes et systèmes de parcs » publié en 1908, Jean-Claude Nicolas Forestier souligne l’ardente nécessité de doter les villes « d’un plan d’ensemble clairement défini à l’avance » mettant en œuvre « un ordre, une méthode, une idée directrice pour créer un système de parcs […], il y a non seulement à calculer quelle doit être la surface moyenne d’espaces libres à prévoir pour une population déterminée, il faut se préoccuper de leur plus efficace distribution et de leur uniforme répartition ». Prenant exemple sur les réalisations paysagères de Frederick Law Olmsted (1822-1903) dont il est un fervent admirateur à New York, Boston et Montréal, Jean-Claude Nicolas Forestier prône l’établissement d’un plan directeur d’embellissement et d’extension urbaine, en prévision des quartiers en devenir. Le système de parcs qu’il défend s’organise autour d’un réseau hiérarchisé d’emplacements réservés constitué de réserves foncières déclinées en « grandes réserves de paysages jusqu’aux jardins de quartier ». Sa pensée est très féconde et toujours actuelle. Il est le premier urbaniste-paysagiste à canaliser les poussées urbaines en innervant la ville d’un réseau maillé d’avenues-promenades ponctuées de parcs et de jardins.

La force tranquille des espaces verts
Traversant les alternances politiques et les restructurations administratives avec brio, les concepts de planification verte connaissent une exceptionnelle continuité historique : les plans d’urbanisme lyonnais sont empreints d’une force tranquille ; les extensions urbaines se sont faites avec le souci d’épargner les espaces naturels et ruraux. Comme tant d’autres villes en France, l’agglomération lyonnaise est marquée par de fortes personnalités - Édouard Herriot (1872-1957), Louis Pradel (1906-1976), Michel Noir - qui ont joué un rôle majeur dans la planification des parcs et des jardins du Grand Lyon.
Les arguments légitimant la protection des espaces périurbains et la sauvegarde des grands paysages dans les plans d’urbanisme se traduisent par un discours en phase avec les évolutions de la société.
- Dans les années 1930, les propos revisitent les approches du mouvement hygiéniste qui fustigent la ville congestionnée : «  chaque jour de nouveaux habitants affluent au centre, les terrains libres environnants sont envahis, ajoutant sans cesse de nouvelles zones malsaines à la ceinture épaisse de la ville congestionnée ». Dès lors, l’espace vert est un remède à l’asphyxie urbaine, un poumon vert qui oxygène l’air et une oasis de verdure qui embellit la ville. Lyon adopte son premier plan d’embellissement et d’extension urbaine en 1935. Puis au fil des ans, le discours hygiéniste se renouvelle et s’adapte au contexte socio-économique des Trente Glorieuses.
- Dans les années 1960, les urbanistes exaltent les fonctions sociales de l’espace vert. Pensé comme un des socles de la civilisation des loisirs qui se dessine, l’espace vert est assimilé à une base de loisirs vouée aux distractions collectives, aux promenades et aux jeux. Les nouveaux quartiers d’habitation sont conçus selon les principes directeurs de la charte d’Athènes. Ils se doivent de comporter des surfaces vertes nécessaires aux activités sportives des enfants et des adolescents, à la détente des adultes. Le plan du groupement d’urbanisme de Lyon, approuvé en 1962, reprend à son compte le modèle de la ville fonctionnelle développé par le Congrès international d’architecture moderne (CIAM) en organisant un zonage des projets d’urbanisation future selon quatre fonctions : activités, logements, déplacements, loisirs.
- Dans les années 1980, la qualité de vie fait une brillante percée dans les rapports de présentation des documents d’urbanisme ; on redécouvre le charme des parcs entourant les maisons bourgeoises. Les jardins privés attenant aux demeures des soyeux lyonnais viennent à point nommé augmenter les surfaces des espaces verts ouverts au public (parc de la Cerisaie sur les pentes de la Croix-Rousse). Certes l’espace vert continue de bénéficier d’une fonction d’embellissement, mais il devient un cadre de vie privilégié d’autant plus qu’il est situé à proximité des logements. L’espace vert est alors un luxe, un supplément d’âme pour les quartiers minéralisés en mal de verdure.
- Enfin, dans les années 1990, l’exposé des motifs en faveur des espaces verts épouse les arguments développés par les mouvements de défense de l’environnement. L’espace vert est convoqué pour défendre la biodiversité menacée : c’est un maillon essentiel de notre patrimoine naturel que l’on invoque pour repousser l’urbanisation diffuse qui ne saurait être conforme aux principes du développement durable.

Chaque époque instrumentalise un angle de vue pour préserver les espaces naturels et ruraux de la poussée urbaine. La trame verte, à vocation fonctionnaliste et sociale, est progressivement assimilée à un réseau maillé de sites naturels présentant un intérêt écologique et paysager. Aujourd’hui, l’argument selon lequel les coulées et les pénétrantes vertes sont des espaces de continuités écologiques, est un des meilleurs angles pour réintroduire les « conditions de nature » dans le milieu urbain : verdir les quartiers minéralisés, structurer l’armature urbaine autour de coupures d’urbanisation, freiner l’érosion de la biodiversité. Quelles que soient les époques, la préservation de l’espace vert est sans cesse réclamée et proclamée.

Un plan d’urbanisme raconte le territoire
Un document de planification et de prospective urbaine a le mérite de forger une topographie de l’espace, d’inscrire des devenirs, de finaliser des visions du territoire. La prospective imagine des scénarios, produit des images, marque les esprits. Les concepts de planification verte n’échappent pas à une réinterprétation permanente des modes de représentation de l’espace.

Si l’on admet que la ville est un écosystème en mutation continue, les documents de planification ont le mérite de raconter la ville de demain, de discipliner le mouvement brownien afin que les acteurs de la ville allient leur force pour construire des futurs prévisibles. Les documents d’urbanisme stimulent le rapprochement des points de vue des experts et des citoyens : ils favorisent la synthèse des desseins des responsables politiques. C’est pourquoi la continuité d’une démarche de planification urbaine est essentielle à la reconnaissance d’un territoire : des dizaines d’années sont nécessaires pour forger une identité à un lieu, assigner une valeur à un site. La dilution de la portée des plans d’urbanisme, en introduisant par exemple de l’incohérence dans le zonage, de la confusion dans le graphisme, en bousculant le rythme des révisions, peut discréditer un territoire au point qu’il ne soit plus en mesure de susciter une association partagée avec les qualifications dans lesquelles on souhaite l’inscrire.

La construction d’un territoire est le fruit d’une expression collective née de la rencontre de ceux qui le projettent et de ceux qui le vivent. Le territoire doit être reconnu et révélé pour imprimer une image, auquel cas il va pouvoir être revendiqué et approprié. Le temps de maturation de l’identité d’un territoire se déploie sur plusieurs générations. Ce sont en effet quelques grandes décisions de planification urbaine qui ont déterminé l’avenir de l’agglomération lyonnaise : la localisation des parcs, l’ouverture des zones à urbaniser, le tracé des infrastructures routières.

Fait remarquable, les grandes orientations stratégiques donnant corps à l’armature urbaine actuelle n’ont pas été remises en cause en dépit des alternances politiques, des évolutions législatives et réglementaires, des velléités des opinions publiques. Ces grandes décisions sont l’œuvre de personnalités nationales et locales dont les visions prospectives du territoire, que l’on peut dater et mettre en évidence, ont défini les choix de développement urbain.

Un plan d’urbanisme forge l’identité d’un territoire
Aujourd’hui, les documents d’urbanisme n’ont jamais autant parlé de trames vertes et bleues, mis en avant la nécessité d’ouvrir de nouveaux parcs urbains, prôné une gestion durable des territoires comme norme d’action. En cela, l’accumulation de plans, de chartes et de documents d’orientation stratégique participe du rabâchage, d’une pédagogie de l’inscription de la marque « espace naturel » dans les plans d’urbanisme, c’est-à-dire d’un label de qualité qui déclenche une association de représentations des espaces naturels et ruraux qui entourent la ville.

Notre étude permet de vérifier la lente sédimentation du terme « espace naturel » dans les documents d’urbanisme. Au fil des ans, elle aboutit à donner une image positive des espaces boisés et forestiers, intégrant sans réserve et sans aucune difficulté les terres agricoles et les surfaces toujours en herbe (golfs, prairies permanentes), sous le générique d’espaces verts. Du même coup, les plans d’urbanisme mettent en scène les espaces verts et légitiment leur classement en zones naturelles. Les plans successifs finissent par véhiculer une image officielle d’un espace vert, synonyme d’espace naturel, qui est reprise par les médias, appréciée des habitants et validée des hommes politiques. C’est bien là la force de l’image d’un espace vert : elle réussit à émouvoir, à mobiliser des références esthétiques et picturales qui renvoient bien évidemment à des modèles culturels sous-jacents. Si les justifications évoluent au fil du temps, l’essentiel demeure : la trame verte est un sésame qui permet, aux zones labellisées « espaces naturels », d’échapper à l’urbanisation diffuse (Nd dans les POS, N dans les PLU).

Si les plans d’urbanisme confirment la vocation inaltérable des espaces naturels et ruraux périurbains, ils ont la fâcheuse tendance à « naturaliser la campagne environnante ». Nous pouvons énoncer quelques conditions nécessaires et suffisantes permettant à un « lieu ordinaire » de s’élever au rang de « site naturel remarquable ». Cinq arguments sont généralement avancés : la richesse du milieu naturel, la qualité de l’environnement, l’attrait du cadre de vie, les potentialités récréatives, la beauté du paysage.

Cette argumentation additionnelle d’intérêts est-elle opérante vis-à-vis de l’étalement urbain ? Rétrospectivement, un grand nombre d’espaces verts ne résistent pas à la force centripète de la ville « qui attire le meilleur en centre-ville et expulse le pire en banlieue », comme par exemple les zones industrielles et commerciales, les plateformes logistiques, les carrières, autrement dit les équipements et les aménagements qui sont incompatibles en milieu urbain dense. En réalité, la qualification des espaces naturels et ruraux en une trame verte autonome et pérenne résiste mal aux pressions économiques, aux évolutions sociales et aux milliers d’opérations ponctuelles qui font la ville.

En dépit d’une connaissance toujours plus fine de l’écosystème urbain, le réglage de la planification urbaine est chaque jour plus délicate en raison de la complexité de notre société. Or, comme le rappelle Robert Hainard, artiste naturaliste , « à mesure que l’organisation du monde devient plus rigoureuse, il faut rendre le besoin de nature conscient, la sauvegarde de la nature volontaire. Il faut développer une puissante culture du sentiment de nature ». Indéniablement, les documents de planification interprètent ce sentiment de nature, jouant sur l’opposition ville « artificielle »-campagne « naturelle », sans que les responsables en aient toujours conscience. C’est là la singularité des plans d’urbanisme !

Stéphane AUTRAN et Emmanuel BOUTEFEU

Pour en savoir plus
- AUTRAN Stéphane, 2004, Les infrastructures vertes à l’épreuve des plans d’urbanisme, L’agglomération lyonnaise : la construction d’une stratégie, Éditions du CERTU Lyon, 320 p.
- FORESTIER Jean-Claude Nicolas, 1908. Grandes villes et systèmes de parcs, France, Maroc, Argentine, réédition 1997, Éditions Norma, Institut Français d’Architecture (IFA), 381 p.
- HAINARD Robert, 1994, Et la nature ? Réflexions d’un peintre (Saint-Claude-de-Diray).

Intervention publiée dans les actes du colloque européen « La ville durable et ses territoires de nature : politiques vertes et évaluations »" organisé à Nice, les 8 et 9 décembre 2005, CNFPT, AITF, en ligne sur le site de l’ENACT de Montpellier (pôle espaces verts).







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