Gestion différenciée : l'exemple du jardin de l'ENS
Emmanuel Boutefeu 06-07-2009
Un jardin intérieur privé agrémente le cadre de vie des étudiants et des personnels de l’École normale supérieure de Lyon, lettres et sciences humaines. Conçu par les paysagistes Gilles Clément et Guillaume Geoffroy-Dechaume, ce jardin de 4,5 hectares est un modèle de gestion différenciée.
Inauguré en novembre 2000, le jardin de l’ENS illustre à merveille le principe du jardin « en mouvement » développé par Gilles Clément : « faire le plus possible avec, le moins possible contre ». À l’origine, le site d’implantation de l’école était une friche industrielle de 18 hectares dont le sol a été remanié et dépollué sur plusieurs mètres de profondeur. Des mètres cubes de terre propre ont été apportés pour aménager le jardin. Une continuité verte a été réalisée sur le parvis René Descartes bordant l’avenue Jean Jaurès.
Des massifs de 1,50 mètre de haut, composés de plantes communes à celles du jardin de l’ENS, masquent plus ou moins la vue des badauds. Cette extension, forte de 6 000 mètres carrés, offre aux riverains un avant-goût des qualités du jardin intérieur.
Des jardins thématiques
La densité et la hauteur des plantations ont été réglées avec minutie selon un gradient croissant du centre vers la périphérie. Cet effet paysager est accentué par la tonte rase de la prairie du boulingrin qui trace un méridien central parfaitement orienté nord sud. Puis la végétation gagne de l’ampleur à l’approche des bâtiments. Elle dessine des pièces de verdure ou des carrés plantés : ici, trois jardins des Signes et un jardin de l’Administration, là un jardin des Formes, du Temps et de la Communication. Ces jardins à thème sont une des marques de fabrique du paysagiste Gilles Clément que l’on retrouve avec plaisir dans ces créations, comme les jardins colorés du parc André Citroën à Paris, le jardin du Rayol (Var) qui réunit, dans un même lieu, des paysages typiques poussant sous les climats méditerranéens de Californie, des îles Canaries, d’Australie ou d’Afrique du Sud.
Le plus surprenant des jardins thématiques de l’ENS est le jardin de la Recherche constitué de graminées monospécifiques (Miscanthus sinensis) qui investissent les cours intérieures des laboratoires. Des touffes exubérantes remplissent admirablement l’espace. D’étroites pistes, taillées dans la masse des inflorescences à 2 mètres de hauteur, font de ce jardin, une « roselière-labyrinthe » : certaines sentes en cul de sac oblige le « chercheur-explorateur » à rebrousser chemin pour trouver sa voie de sortie !
Un jardin savamment conçu…
Le jardin de l’ENS n’est nullement un jardin tape-à-l’œil. Son charme doit beaucoup à l’érudition des concepteurs dans le choix des végétaux et à leur mise en scène. Le jardin de l’ENS est un lieu superbe par « le libre développement des espèces qui s’y installent ». Comme le souligne Gilles Clément : « dans un espace en mouvement, les énergies en présence - croissances, luttes, déplacements, échanges - ne rencontrent pas les obstacles ordinairement dressés pour contraindre la nature à la géométrie, à la propreté ou à toute autre principe culturel privilégiant l’aspect ».
L’équipe de jardiniers animée par Michel Salmeron (4,8 équivalents temps plein pour un budget d’entretien de 10 800 euros en 2008) partage pleinement cette conception du jardin en mouvement. Une base de données de la flore du jardin inventorie avec la précision du relevé métrique « les entrées et les sorties des plantes-artistes », à la parcelle et à l’année près.
Le jardin de l’ENS comptait 216 espèces au 31 décembre 2000, elles _ représentent 40 % du fond patrimonial initial. Depuis, de nouvelles espèces sont arrivées spontanément et ont été introduites par la main de l’homme, telles des plantes aquatiques qui enrichissent une mare creusée en février 2007. 569 espèces sont aujourd’hui présentes. Une grande proportion de vivaces (33 %), d’arbustes (21 %), d’arbres (10 %) constitue la trame verte du jardin. Ces plantes facilitent l’entretien extensif du site, car elles sont peu gourmandes en eau d’arrosage et moins exigeantes en main d’œuvre que les annuelles (17 %).
…et intelligemment géré
La gestion différenciée s’appuie sur une démarche qualité. Les traitements chimiques et les intrants sont proscrits. Le compost est fabriqué sur place grâce aux feuilles mortes, hampes sèches, tontes et broyats de ligneux qui se décomposent au pied des arbustes.
Michel Salmeron est un observateur passionné et avisé des moindres détails du jardin. Au moyen d’étiquettes qu’il pique dans le sol, il marque les plantules et les semis spontanés qu’il faut épargner des opérations de désherbage des plates-bandes et de nettoyage des allées. La libre divagation des plantes hors de leur pré carré « conduit le jardinier à observer plus et jardiner moins, à mieux connaître les espèces et leurs comportements pour mieux exploiter leurs capacités naturelles, sans dépense excessive d’énergie contraire et de temps ». La structure étagée des associations végétales, « en sous-bois et lisière », produit un jardin écologique et naturel.
Lorsque l’on demande à Michel Salmeron de parler de la faune du jardin, il ne tarit pas d’éloges sur la biodiversité qui s’exprime : lavandes et verveines attirent les papillons et les abeilles, verdiers et merles apprécient les cynorrhodons et les « pommes-cerises » du Japon. Gerris et notonectes ont immédiatement colonisé la mare. Les lézards aiment se prélasser sur les allées pavées de pierre et les promontoires surchauffés. Le jardin assure le gîte et le couvert à un grand nombre d’espèces auxiliaires. Ainsi, des lapins, épargnés par les travaux d’aménagement de l’ancienne friche industrielle, squattent désormais le jardin de l’ENS. Un faucon crécerelle vient de temps en temps prélever son lot de mulots. En vue de réguler les peuplements d’escargots et de limaces, deux familles de hérissons ont été lâchées, et des moutons de la race Soay aident les jardiniers à entretenir les prairies par une fine rotation des parcs.
Des tables de pique-nique et un barbecue à proximité du restaurant sont à la disposition des étudiants et des personnels de l’école, et Michel Salmeron y a crée un jardin d’épices. Thym, romarin, ciboulette, persil et cerfeuil égayent l’ordinaire des repas champêtres. Le jardin de l’ENS est un bel exemple de jardin en mouvement ; un lieu plein de vie que le public saura apprécier, avec un peu de chance, lors des journées « portes ouvertes » et des week-ends « patrimoine ».
Emmanuel Boutefeu
Centre d’études sur les réseaux, les transports, l’urbanisme et les constructions publiques (CERTU)
Pour en savoir plus :
Consultez la base de données de la flore du jardin de l’ENS :
http://www.ens-lsh.fr/68950954/0/fiche___pagelibre/&RH=PARC
Article paru dans la revue Techni-Cités n°148 du 23 avril 2008, p.36-37











