Des corridors biologiques en ville : pourquoi, comment ?
BOUTEFEU Emmanuel 06-12-2007
La mise en place de corridors biologiques permet de lutter contre l’érosion de la biodiversité, et au-delà, de créer un réseau maillé de voies vertes pour stimuler les modes doux de déplacements (1).
L’accroissement des surfaces urbanisées participe au recul des milieux naturels et à l’effacement progressif des paysages ruraux à la périphérie des villes. Non seulement ce mouvement de périurbanisation s’accompagne d’un morcellement des espaces naturels et ruraux, marqué par un repli des milieux propices à la diversité biologique, mais la taille des sites épargnés ne cesse de rétrécir comme une peau de chagrin. L’enclavement de « petits coins de nature » subsistant ça et là dans le périurbain, perturbe les communautés animales et végétales La fragmentation et la réduction des milieux naturels, conjuguées à la banalisation des paysages ruraux font partie des causes majeures de l’érosion de la biodiversité. À terme, les espèces qui survivent tant bien que mal dans ces zones marginales sont vouées à l’extinction.
Les espaces verts en position insulaire
Depuis les travaux de Robert H.MacArthur et Edward O.Wilson portant sur les oiseaux des îles Channel, disséminées le long de la côte californienne, nous savons que la richesse spécifique d’une île dépend à la fois de sa taille et de la distance qui la sépare du continent. À surface égale, une île abrite moins d’espèces qu’un territoire continental. Par exemple, l’île de Port Cros (700 hectares) ne compte que 17 espèces d’oiseaux nicheurs alors qu’une superficie équivalente du massif des Maures situé à moins de dix kilomètres « à vol d’oiseau », héberge 38 espèces, soit plus du double.
Le modèle insulaire mis au point par MacArthur et Wilson peut être étendu aux espaces verts urbains. Un animal sauvage sait parfaitement accomplir la majeure partie de son cycle vital dans un espace vert urbain. La surface est donc un paramètre clé pour expliquer le niveau de richesse spécifique d’un espace vert : un square est toujours plus pauvre qu’un parc urbain. Mais ce n’est évidemment pas le seul facteur déterminant. Une faible distance de connexion du square au « continent rural » via un corridor vert - la berge arborée d’un cours d’eau, un alignement d’arbres d’ornement, un cordon de haies vives d’un lotissement - diminue les risques d’extinction locale des espèces présentes.
Vue du ciel, la structure du « grain de verdure » d’une ville est comparable à un nuage de points noyés dans une mer de construction. Sur le terrain, cet « archipel de taches vertes » est composé d’habitats hétérogènes, jardinets, espaces verts intérieurs privés, terrains vagues, qui sont plus ou moins isolés les uns des autres par des obstacles de toutes sortes, des immeubles et des routes, des clôtures et des murs. L’équilibre démographique d’une population animale recluse dans un square est très précaire : les effectifs oscillent entre des périodes d’expansion et des phases de déclin, voire de disparitions complètes. Une communauté en position insulaire est donc dépendante de l’arrivée de nouveaux immigrants pour compenser les pertes naturelles. Malgré l’encombrement du milieu urbain, la ville reste le théâtre d’échanges et de dispersions d’espèces sauvages utilisant toute la gamme des continuités vertes disponibles : en premier lieu, les cours d’eau et leur cortège de plantes rivulaires, et en second lieu, les dépendances vertes des voies rapides urbaines et les friches des voies ferrées.
Des corridors verts pour renforcer la biodiversité
Pour mieux accueillir la faune et la flore des champs candidates à l’immigration urbaine, et gommer les effets d’insularité, il est opportun de maintenir et de renforcer les capacités de connexion des espaces verts intra-muros avec les ceintures vertes périurbaines. D’où l’intérêt de développer des corridors verts en augmentant les continuités biologiques. Il s’agit de créer des voies vertes, sans interruption, ni obstacle physique au même titre qu’une infrastructure routière roulante, dotées de fonctionnalités écologiques et paysagères pour favoriser la libre circulation des animaux et des plantes.
Les villes ne doivent pas être exclues du réseau écologique qui se dessine au niveau européen (Natura 2000). Contrairement à une idée reçue, la ville n’est pas un désert biologique, loin s’en faut ! Certains parcs sont aussi riches que des forêts. La question des continuités biologiques se conjugue à toutes les échelles territoriales. Il y a là un champ d’études et de réflexions pour les urbanistes et les services techniques des villes. La prise en compte des corridors biologiques dans les documents d’urbanisme (SCoT, PLU) interpelle les acteurs urbains. En un mot, il faut défragmenter les espaces verts urbains.
Cette notion de corridor a le mérite d’être en phase avec le concept de « ville apaisée » qui trouve une oreille attentive auprès des citadins. Pouvoir marcher le long d’un itinéraire vert, "mi-promenade urbaine, mi-jardin public", telle est la demande des citadins qui soulignent à l’envi que la marche est bénéfique pour le corps et l’esprit. Afin de répondre à cette attente, nous préconisons de décliner le concept de corridor biologique, en développant une offre alternative d’espaces verts linéaires. À l’image du « bocage », il s’agit de rétablir des connexions vertes : jouer sur la palette végétale, la densité et la diversité, pour aménager des axes verts multifonctionnels, réhabiliter l’avenue-promenade ou le quai-promenade. Si la largeur et la longueur d’un corridor biologique sont des paramètres fondamentaux pour augmenter les capacités d’échanges, une voie verte fonctionne mieux si elle allie différentes utilités écologiques et paysagères et si elle encourage les modes doux de déplacements. Une voie verte cumulant ces atouts a toutes les chances de séduire les citadins !
Pour en savoir plus :
Composer avec la nature en ville, mars 2001, Collections références, Éditions Certu, 375 p.
(1) article paru dans la revue Techni-Cités n°89 du 8 mai 2005









