De la nature en ville ? Mais quelle idée !
Certu, groupe Air Bruit Nature, Emmanuel Boutefeu 08-08-2012
Que représente la nature pour les citadins ? Quelles en sont les représentations collectives ? Ces questions ont été débatues en 2002 lors d’une conférence [1] donnée à Colmar aux Assises nationales des villes et villages fleuris. Elles sont aujourd’hui encore d’une grande actualité.
Dans un premier temps, nous allons chercher à savoir ce que représente la nature pour les citadins. À quels espaces et lieux courants les Français identifient-ils la présence de nature ?
Dans un second temps, nous évoquerons quelques exemples de représentations collectives de la nature. Nous nous efforcerons de voir les enseignements pratiques que l’on peut tirer des évocations de nature tant pour les concepteurs que pour les gestionnaires d’espaces verts. Les parcs et les jardins jouent avec les matériaux de la nature - les arbres, les fleurs, l’eau, les rochers – et les opérations de verdissement, de fleurissement ou de plantation ne sont pas anodines sur le sentiment de nature….
Mais avant d’entrer dans le vif du sujet, il est indispensable de définir ce que l’on entend par le terme nature ou l’adjectif naturel. La question mérite d’être posée tant le concept de nature paraît flou, mal borné et sujet à de multiples interprétations.
| La nature désigne l’ensemble des éléments vivants, la faune, la flore, les substrats et substances nécessaires au maintien de la vie sur terre (l’eau, l’air, le sol, la lumière). |
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| La nature regroupe l’ensemble des phénomènes qui ne dépendent pas de la volonté de l’homme, à l’extérieur, le pissenlit, le lézard, la pluie, à l’intérieur, les battements du cœur, les émotions, les passions qui se matérialisent à l’insu de notre plein gré pour reprendre une célèbre formule des Guignols de l’info. La nature englobe l’ensemble des choses qui n’ont pas été crées par l’homme et qui fonctionnent spontanément sans son intervention. En un mot, la nature c’est la vie. |
La nature entre paysage et qualité de vie ?
Une enquête sur la qualité de vie des villes
À la demande du ministère de l’Équipement, des transports, du logement, du tourisme et de la mer, l’institut de sondage CSA opinion a conduit une enquête sur la qualité de vie des villes auprès d’un échantillon national représentatif de 1034 personnes âgées de plus de 15 ans. Les enseignements de ce sondage, publié en juin 1999, font ressortir que la ville idéale serait pour les Français, une ville harmonieuse, à visage humain, entre hyper-urbanité et ruralité perdue. On veut être 100 % urbain ou 100 % rural. Entre les deux, point de salut.
S’ils devaient s’installer en ville ou dans une autre ville, les Français cherchent avant tout à avoir des espaces verts à proximité de leur logement (38 %). C’est le premier critère de choix évoqué par les personnes interrogées [2]. En 2002, les Français placent au premier rang de leurs priorités la sécurité. Le critère "espace vert" passe au troisième plan juste après la propreté [3].
Si l’on essaye de cerner plus finement la notion de qualité de vie, en interrogeant un panel d’acteurs urbains par le biais d’entretiens semi-directifs (élus, techniciens, habitants [4]), la qualité de la vie est associée à la notion de proximité, de voisinage, d’environnement immédiat. Les enquêtes montrent avec une belle régularité que les squares équipés de jeux d’enfants, les parcs et les jardins sont des infrastructures vertes essentielles à la qualité de la vie, au même titre que les commerces de proximité, les écoles, les transports en commun, les postes de police….
Mais parler de la qualité de vie, c’est aussi évoquer la qualité de son logement, l’environnement de son quartier (bruit, pollution [5]). La qualité de la vie est donc une notion faisant intervenir : · des approches objectives (sphère de la vie matérielle, conditions de vie) ; · des approches subjectives (sphère de la vie personnelle des préférences individuelles).
La notion de paysage
Dans les ordres de priorité qu’émettent les Français à l’égard de la qualité de vie, la protection des paysages, du littoral et plus encore de la montagne, relèverait d’une grande cause nationale [6]. Ainsi, le paysage recouvre une signification positive pour 73 % des Français. D’emblée, le paysage est immédiatement associé à un idéal d’harmonie et de perfection [7]. Cette harmonie est fortement corrélée à des images bucoliques, pastorales et sylvestres : la disposition des lignes, des formes et des couleurs forment des ensembles esthétiques, pittoresques, artistiques…
Une nuance est à apporter. Tous les paysages ne sont pas beaux, certains paysages sont disqualifiés et mal-aimés. Si l’on cherche à savoir quelles sont les causes de ce désintérêt, les Français évoquent les grands ensembles, les bâtiments industriels, autant d’éléments désagréables qu’ils associent aux milieux urbains avec leur cortège de bruit et de pollutions. Selon les enquêtes d’opinion analysées [8], la ville n’est jamais mentionnée comme relevant d’un paysage, pour la simple raison que la ville ne serait pas un paysage à part entière.
L’appréciation positive que les Français portent aux paysages ruraux laisse entendre qu’ils disposent de modèles paysagers, autrement dit de référents, forgés par la culture (assimilables grossièrement à des archétypes). Les peintres (École de Barbizon à Fontainebleau, mouvement impressionniste), les modèles agraires des livres d’école, les paysages des contes et légendes (Le Petit Poucet, Le Petit Prince), les paysages visités pendant les vacances, sans oublier les paysages lointains mis en scène par la télévision sont indéniablement des sources d’inspiration pour tout un chacun (Ushuaïa, Thalassa, documentaires du Commandant Cousteau).
Compte tenu de la place grandissante des médias dans notre vie quotidienne, les images des paysages véhiculées par la télévision brouillent les références et les représentations. Si l’on cherche à approfondir les ressorts des modèles paysagers, il ne fait aucun doute que la composante végétale, le style d’agencement des unités paysagères (alpage, forêt, maquis), les lignes de force du relief (vallée, falaise, côte) appartiennent au monde de la nature dans l’imaginaire collectif.
Ainsi, au terme de cette première partie, on voit que le triptyque "qualité de la vie/paysage/nature" fonctionne selon des gradients (artificiel/naturel), des glissements (proche/éloigné) et à des échelles territoriales différentes (quartier, ville, terroir-pays, région).
La nature : un puissant jeu de rôle social
Ce glissement du paysage vers la nature n’est jamais neutre.
Selon la définition de la convention européenne du paysage [9], le paysage est « cette portion de territoire perçue par les populations dont le caractère résulte de l’action des facteurs naturels et/ou humains et de leurs interrelations ».
J’insisterai volontiers sur le terme perçu. Nous avons vu que le paysage naturel est porteur de sens (beau/laid, connu/inconnu), d’identités (calme/bruyant, riche/pauvre), d’images. Les mots "nature, naturel" bénéficient d’un affect (on aime, on n’aime pas) et d’une représentation symbolique chargée d’un effet miroir qui rejaillissent sur les espaces verts urbains.
La "nature naturelle"
Pour certains (jeunes 18-25 ans), la nature est incarnée dans les paysages sauvages où la nature spontanée existe depuis des millénaires et s’organise librement sans aucun artifice, affranchie de toute intervention humaine (excluant notamment les zones habitées). Cette catégorie de nature est identifiée comme exempte de toute atteinte humaine. C’est le fameux « wilderness » des anglo-saxons qui renvoie à des notions sous-jacentes de nature vierge (forêt amazonienne), de nature ancienne (désert de Namibie), de nature vraie (Grand Canyon de l’Ouest américain), de nature sanctuaire (Antarctique, Alaska), de nature paradisiaque (îles du Pacifique et de Polynésie, comme par exemple l’île de Bora-Bora)… En France, les Alpes restent un haut lieu de nature. Le massif du Mont-blanc, les massifs de la Vanoise, des Écrins et du Mercantour (vallée des Merveilles) jouissent d’une image forte, d’un capital de sympathie, du renom inhérent au label parc national (ici, c’est plus beau qu’ailleurs). Cette nature authentique, pure, intacte, riche, diversifiée, n’est pas sujette aux dégradations que la société fait subir à la nature des régions habitées.
La "nature campagne"
Pour d’autres (agriculteurs, commerçants, retraités), la nature se confond avec "la campagne doucement ondulée" où la forêt, l’étang, le pré fleuri, le champ de blé incarnent les formes traditionnelles de représentation de la nature. Ces milieux agraires sont le support d’occupations et d’usages des plus variés qui résultent de l’interaction, souvent séculaire, entre l’activité humaine et les ressources naturelles du terroir. La chasse, la pêche, la cueillette, les activités de détente et de promenade s’exercent préférentiellement dans ces espaces ruraux. Cette nature-là est celle des agriculteurs qui revendiquent leur rôle de faiseur de paysage et de jardinier de la nature. Un beau paysage est un paysage de campagne cultivé qu’ils ont patiemment façonné de génération en génération. Ce type de paysage perdure grâce au prix d’un effort et d’un travail constants. L’enfrichement des terres abandonnées à elles-mêmes est pour cette catégorie sociale synonyme de négligence et de laisser-faire. Le retour de la broussaille est souvent mal vécu.
La "nature jardin"
Pour d’autres enfin (adultes urbains, cadres supérieurs), la nature est symbolisée par un parc prenant l’aspect d’un espace vert engazonné, fleuri et arboré, c’est-à-dire que la naturalité est associée à l’introduction de végétaux, notamment d’arbres de haute tige. Mais la naturalité d’un parc régulier agencé à la française ne saurait être identique à celle d’un parc paysager de conception plus libre. Le jardin paysager a une connotation plus naturelle que le jardin régulier à la française. Le parc est fait d’une portion de nature recomposée à l’intérieur de laquelle on cherche à tirer parti du "meilleur de la nature", intégrer des rochers pour le plaisir de créer des paysages de rocaille, construire des pièces d’eau pour le plaisir d’avoir des paysages d’eau, planter des arbres exotiques pour le plaisir d’ériger des bois qui soient "plus vrais et plus beaux que nature" (parc naturel urbain, réserve faunique des Québécois, jardin libre).
Dans une enquête menée sur des jeunes "en difficulté" habitant la ville de Jouy-le-Moutier dans le Val d’Oise, la sociologue Sophie Laligant montre avec brio que le lexique du monde végétal et de l’environnement élaboré par ces jeunes est très éloigné de la typologie des espaces verts mise au point par l’Association des ingénieurs et techniciens de France (AITF).
Aucun jeune interrogé (une trentaine de jeunes de 13 à 30 ans) n’envisage que leur ville puisse avoir une quelconque valeur paysagère. La ville n’est nullement considérée comme un paysage. À leurs yeux, la zone urbanisée de Jouy-le Moutier (cité pavillonnaire résidentielle, ville nouvelle, vieux village de Jouy-le-Bas) constitue un espace fermé synonyme de ghetto : "c’est comme un mur, il y a des barrières, des interdictions, il y a des endroits où tu ne peux aller. Le dimanche, c’est trop calme, il n’y a rien à faire".
De même, les espaces verts de Jouy-le Moutier (squares, plaine de jeux, jardins publics) sont relégués au rang de décor. Les jeunes qualifient les espaces verts communaux de bouts de vert ou de terrains verts, voire de broussailles : "Non, ces bouts de vert là, c’est pas la vraie nature. C’est un petit jardin pour décorer la ville, sans plus, pour faire joli".
Les terres agricoles limitrophes à la zone urbanisée (terrains maraîchers, champs cultivés, ferme-parc éducative d’Écancourt) sont désignées sous le terme de terrains vagues. Les jeunes n’y stationnent jamais, "il n’y a rien qui se passe", affirment-ils en cœur. Cette expression n’est pas sans rapport avec la définition qu’en propose le Dictionnaire historique de la langue française (1992) : "une terre vide sans constructions et sans cultures dépourvue d’efficacité, inutile".
En revanche, en périphérie des terres agricoles subsiste un bois municipal géré de manière extensive que les jeunes investissent en toute liberté. Ils l’appellent le Zaion, un mot d’origine jamaïcaine emprunté à une chanson de Bob Marley intitulée "Iron Lion Zaion (1973)". Les plus jeunes s’y rendent en groupe. Les plus âgés y vont seuls et forment des groupes sur place. Les filles n’y vont qu’exceptionnellement.
"Le zaion, c’est la nature, c’est la nature à l’état sauvage, c’est des petits chemins, des arbres qui poussent n’importe comment. C’est la nature qui fait son boulot. Dans le zaion, il n’y a pas de coins, ni de quartiers. On se balade partout.
Dès qu’on va dans le zaion, on se sent zaion. C’est tranquille, il n’y a pas de bruit, pas de voiture, c’est le spirituel, c’est la nature, c’est ça qui nous donne la force, c’est important pour pouvoir respirer".
Conclusion
D’un côté, la ville n’est pas un paysage. Cette appellation est réservée à la campagne cultivée et aux paysages champêtres pour une majorité des Français (nature campagne).
De l’autre, les habitants des grandes villes réclament plus d’espaces verts et de contact avec la nature. C’est tout à fait paradoxal. La plupart des Français sont intimement persuadés que la ville est dépourvue de nature. Elle serait un désert. Et pourtant, la nature est très présente dans notre société : elle est si souvent convoitée, mimée, rêvée, idéalisée.
Nous allons nous amuser à décoder quels sont les paramètres sur lesquels il serait utile d’intervenir pour réconcilier le vieil antagonisme ville - nature.
| Ce sont ces attributs intrinsèques que les habitants espèrent trouver dans les espaces verts. Malheur aux parcs et jardins qui s’éloignent de ces visions, ils sont immédiatement disqualifiés. |
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| Pureté : la présence de papiers gras, de déjections canines, de tags gêne particulièrement les usagers. La propreté est un critère essentiel de la naturalité d’un lieu. Toute réduction de la fréquence des interventions de nettoiement d’un espace vert est pointée du doigt par les usagers. Un espace vert souillé de déchets ménagers contribue à nourrir un sentiment d’insécurité qui croît avec l’âge des usagers. |
| Beauté : les usagers souhaitent ardemment que les référents urbains soient gommés, les attributs urbains de la modernité effacés : vue sur les tours environnantes, barrière, panneau d’affichage, sol revêtu d’asphalte, ligne droite et rectiligne, alignement au cordeau. |
| Calme : les usagers aspirent à trouver le calme dans les parcs et jardins. Les nuisances sonores de la circulation automobile, les bruits des engins d’entretien sont dénoncés sans relâche par les usagers (souffleurs, tronçonneuses). |
| Liberté : les usagers veulent pouvoir accéder à des pelouses autorisées, pratiquer des activités sportives de plein air sans contrainte, ni interdit (vélo, roller, jeux de ballon), se promener où bon leur semble. |
| Espace : les usagers aiment les grands parcs, les paysages naturels non travaillés (espace ouvert), les prairies naturelles, les champs de grandes cultures (blé, maïs, tournesol). |
Enfin, je terminerai mon propos par quelques impressions et perceptions qui m’ont été rapportées par des jeunes immergés pendant une demi-journée dans un espace boisé proche de Lyon. Je leur ai demandé de noter par écrit "tout ce qui leur passait par la tête". Les mots revenant le plus souvent sont beaucoup : beaucoup de chants d’oiseaux, beaucoup de plantes sauvages, beaucoup d’animaux.
En définitive, on peut se demander s’il ne serait pas opportun d’introduire beaucoup de vie naturelle pour enchanter la ville [10] ?
[1] Conférence donnée aux Assises nationales des villes et villages fleuris, les 28 et 29 novembre 2002 à Colmar. Parution du texte de la conférence dans la revue, le lien horticole, supplément du 06 mars 2003 n° 10/359, page 15 et 16. Accès au texte complet
[2] Ministère de l’équipement, des transports, du logement, rapport d’étude CSA opinion « habiter, se déplacer, vivre en ville » juin 1999, 31 p.
[3] CERTU, la pratique des lyonnais dans les espaces verts de l’agglomération et des alentours, note interne, 2002
[4] SAULNIER Natalia, Méthode d’évaluation de la qualité de la vie. Le cas de la ville de Lyon. Premiers résultats d’étude. Agence d’urbanisme pour le développement de l’agglomération lyonnaise, juin 2002, 14 p. Document en téléchargement gratuit sur www.certu-catalogue.fr
[5] MARTIN-HOUSSART Géraldine, RIZK Cyril, Mesurer la qualité de vie dans les grandes agglomérations, INSEE première, n° 868, octobre 2002, 4 p. Document en téléchargement gratuit sur www.insee.fr
[6] Ministère de l’environnement, Plan national pour l’environnement, Septembre 1990, pp91
[7] LUGINBÜHL Yves, La demande sociale de paysage, rapport de la séance inaugurale du conseil national du paysage, Ministère de l’écologie et du développement durable, mai 2001, pp. 11-30. Document en téléchargement gratuit sur www.ladocumentationfrancaise.fr
[8] DUFOUR Ariane, LOISEL Jean-Pierre, CREDOC, études et travaux n° 12, les opinions des Français sur l’environnement et sur la forêt, décembre 1996, IFEN, 150 p.
[9] convention européenne du paysage (lien vers www.developpement-durable.gouv.fr)
[10] CERTU, Composer avec la nature en ville, avril 2001, 372 p. (lien vers www.certu-catalogue.fr













