Shared space et Une Voirie pour Tous
18-01-2008
Développé dans le cadre d’un projet Européen, le concept Shared space se présente comme une manière révolutionnaire de penser l’aménagement des voiries urbaines.
De quoi s’agit-il ?
Si de prime abord le projet européen se présente comme la promotion d’opérations innovantes accordant la priorité aux usages de la voirie plutôt qu’aux considérations réglementaires, le concept Shared space se fonde en fait sur l’idée que la responsabilisation des usagers dans un espace indifférencié permettant une totale mixité d’usage serait le meilleur gage de sécurité. Cette hypothèse, soutenue par Hans Monderman, ingénieur néerlandais du trafic routier , conduit à préconiser des réalisations de voirie excluant quasiment toute signalisation routière (la priorité à droite devient la règle), et toute affectation de l’espace (la mixité des usages étant généralisée à tout l’espace public).
De l’avis du promoteur du concept lui-même, ce type d’aménagement n’est pas généralisable et suppose un contexte où les fonctions urbaines sont prédominantes. Il suppose aussi que des voies aménagées plus classiquement permettent l’écoulement du trafic général de l’agglomération. De fait, les premières réalisations se prévalant de ce concept sont limitées dans l’espace, et ne vont que rarement jusqu’à l’application totale des principes affirmés. La réalité de ces réalisations est souvent loin de la « révolution » décrite par certains médias.
Les premières évaluations disponibles montrent des résultats assez contrastés :
- d’un point de vue accidentologie, l’apport de ce concept par rapport à des aménagements plus classiques (carrefours giratoires, dispositifs de modération de la vitesse) n’est pas évident ;
- du point de vue confort d’usage, là aussi les résultats varient suivant les opérations et les types d’usagers. Certains exemples sont mêmes vécus comme très inconfortables par certaines catégories d’usagers vulnérables (personnes âgées, malvoyants) ;
- en terme de fluidité de circulation, les limites sont très vite atteintes (conditionnées par la priorité à droite) et occasionnent des reports de trafic sur le reste du réseau. Ces aménagements posent notamment problème pour les transports en commun, qui ne bénéficient d’aucune priorité ;
- la délicate question du stationnement n’est généralement pas traitée, et se trouve de fait reportée hors des secteurs aménagés
- enfin, il est à craindre que passé un temps d’adaptation, les usagers les plus vulnérables subissent progressivement la pression des véhicules les plus imposants.
On lira à ce sujet l’article ci-joint qui détaille le contenu et l’évaluation de plusieurs aménagements réalisés dans l’esprit du concept Shared space.
« Shared space » et « Une voirie pour tous » : au delà des mots, des objectifs et des priorités différents
Les objectifs du programme Une voirie pour tous sont d’abord l’accessibilité et le rééquilibrage des usages au profit des modes alternatifs au véhicule individuel motorisé. La suppression des panneaux ou la mixité ne sont pas des fins en soi mais des moyens, parmi d’autres, de parvenir, quand les conditions s’y prêtent, à la réalisation de ces objectifs. Par exemple, dans les zones 30, si la priorité à droite et la mixité d’usage des voies de circulation entre cyclistes et automobiles sont préconisées, il est néanmoins recommandé d’y aménager les carrefours complexes ou très fréquentés sous la forme de mini giratoires, et de conserver généralement des trottoirs réservés aux piétons, assurant ainsi leur confort et leur sécurité. Par ailleurs, Une voirie pour tous prend clairement parti pour le développement de certains modes de déplacements, vélos et transports en communs, objectif que ne poursuit pas explicitement le programme « Shared space ». Enfin, Une voirie pour tous veut aborder les voiries urbaines dans une vision globale au niveau de l’agglomération, et proposer des outils et méthodes adaptée à la diversité des situations, alors que Shared space propose des solutions très ponctuelles, sans toujours rechercher la cohérence d’ensemble.
Que faut-il en penser ?
Des préoccupations comme la limitation au strict indispensable des panneaux et marquages, la modération des vitesses par les ambiances créées et par des aménagements spécifiques plus que par la signalisation de police, ou la recherche de solutions alternatives raisonnables à la ségrégation spatiale des modes de déplacements, se retrouvent de fait dans les deux programmes Shared space et Une voirie pour tous .
Cependant, il faut rester très prudent face à l’engouement dont bénéficie actuellement Shared space dans les médias, largement sollicités par les tenants du concept eux-mêmes dans un but de promotion. Les commentaires que l’on peut y lire sont le plus souvent superficiels et manquent du recul nécessaire à l’évaluation objective. Les évaluations faites des expériences menées dans le cadre de « Shared space » méritent donc d’être soigneusement étudiées avant d’envisager d’appliquer le concept à une opération d’aménagement. Ces évaluations apportent un éclairage nuancé qui aidera les concepteurs dans leur recherche de propositions innovantes, et leur permettra d’éviter certaines solutions dogmatiques trop radicales.
Les concepts comme Shared space, aussi séduisants soient-ils, ne peuvent être érigés en principes opérationnels pour répondre à la complexité des conflits d’usages sur les voiries urbaines. Il faut toujours garder à l’esprit que l’aménagement des espaces publics et de la voirie est un exercice complexe, qui demande diagnostic concerté, définition d’objectifs clairs, et surtout adaptation aux réalités des attentes et des usages locaux.
Contact : Bernard Eneau (bernard.eneau@equipement.gouv.fr)








